Le premier homme

Le premier hommeAlbert Camus

Le premier homme

4coeurs

– Résumé éditeur –

« En somme, je vais parler de ceux que j’aimais », écrit Albert Camus dans une note pour Le premier homme. Le projet de ce roman auquel il travaillait au moment de sa mort était ambitieux. Il avait dit un jour que les écrivains « gardent l’espoir de retrouver les secrets d’un art universel qui, à force d’humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée ».Il avait jeté les bases de ce qui serait le récit de l’enfance de son « premier homme ». Cette rédaction initiale a un caractère autobiographique qui aurait sûrement disparu dans la version définitive du roman. Mais c’est justement ce côté autobiographique qui est précieux aujourd’hui. Après avoir lu ces pages, on voit apparaître les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement. Pourquoi, toute sa vie, il aura voulu parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.

Prix : 7,70€ (édition Gallimard collection Folio)  –  Nombre de pages : 380

– Mon avis –

Œuvre posthume, c’est inachevée et plus de trente ans après son écriture que paraît Le premier homme. Imprégné d’une grande part autobiographique, ce roman qu’Albert Camus nous livre devient au fil des pages singulièrement poignant. Enormément d’éléments tels que les lieux évoqués, le parcours du personnage principal, les fautes de noms et les annotations manuscrites tendent à nous confirmer que Jacques n’est autre que le miroir de ce qu’a été Albert Camus au cours de sa vie.

Sous d’autres pseudonymes et sous l’apparence de personnages pas si fictifs que l’on pourrait le penser, celui-ci nous raconte avec sincérité et émotion son enfance difficile, noyée par la misère, aussi bien financière qu’intellectuelle. Nous voyons alors le vide que lui a laissé son père, mort lorsqu’il n’avait encore qu’un an. Nous suivons son enfance dans un quartier chaud et joyeux d’Alger, où il vit avec une grand-mère complètement tyrannique et traumatisante, et une mère aimante et gentille mais malheureusement trop discrète et limitée mentalement. Nous le revoyons également revenir plus âgé sur les lieux de son enfance, qu’il nous décrit avec tendresse et pudeur.

Dans Le premier homme, c’est la dureté de la vie qui nous est contée : un sou est un sou et se tuer à la tâche est monnaie courante pour pouvoir vivre juste simplement. Mais c’est surtout la beauté de la vie qui ressort de ce livre, car malgré la pauvreté, les plaisirs simples – ceux qui ne peuvent s’acheter – priment et les valeurs fondamentales telles que l’amour, la solidarité et la famille sont mises à l’honneur. Souvent, la misère pourtant permanente semblait passer au second plan, tant la joie et les espérances de Jacques reprenaient le pouvoir. La pauvreté m’est apparue comme étant une grande barrière des rêves, mais dont Camus a pourtant réussi à briser les chaînes grâce à sa détermination sans faille et à sa simplicité.

Certains passages m’ont permis de m’évader, tant les descriptions étaient belles et l’écriture authentique. J’ai été particulièrement marquée par l’importance des sens dans ce récit, notamment de l’odorat, car on sent qu’il active la nostalgie du narrateur et par conséquent la nôtre. Je retiens spécialement de ces merveilleuses descriptions les effluves des bons gâteaux vanillés que sa maman cuisinait ainsi que l’odeur libératrice – parfois presque magique – de l’école.

Le premier homme est pour moi une bouffée d’espoir dans un monde pas toujours très tendre mais aussi une merveilleuse explication sur l’homme qu’a pu être Camus. Nous prenons conscience de son parcours, de la façon dont il a réussi à sortir de la pauvreté grâce à sa richesse intérieure, et à tenir tête à l’univers destructeur dans lequel il a vécu. En effet, à l’époque, on privilégiait le physique plutôt que l’esprit, car contrairement à ce dernier, le physique assurait un métier rapidement, était bien vu de la population et n’était pas coûteux pour la famille. Mais grâce à l’aide de son professeur Monsieur Germain, à qui il doit tout, Albert Camus a réussi à s’en sortir. Ce roman est un très bel hommage aux gens qu’il aime et qui l’ont poussé vers le chemin de la réussite.

Le fait que les écrits de Camus n’ont pas pu être remodelés rend ce roman d’autant plus touchant car plus brut, plus vif et plus spontané ; c’est avec l’encre de son cœur qu’il écrit et on le ressent grandement lors de la lecture. J’avoue au départ avoir eu du mal à me plonger dans ce roman, il m’a fallu un temps d’adaptation pour l’écriture parcellée d’incertitudes, de fautes de noms, ou même de blancs, les éditeurs n’ayant pu déchiffrer ce que Camus avait écrit… Car oui, il ne faut pas oublier qu’il s’agit là d’une œuvre posthume, d’une copie de manuscrits que l’on a juste ponctuée pour la rendre pleinement lisible, et c’est donc parfois assez complexe à comprendre. Mais je ne regrette pas d’avoir persisté car il s’agit-là d’une pépite de la littérature dont il serait dommage d’ignorer. Je recommande ce roman à ceux qui aiment Albert Camus, pour l’homme comme pour l’écrivain, et qui voudraient connaître ce qui a fait l’essence-même de l’homme qu’il est devenu, ce qui a fait la marque de ses écrits engagés.

Pour ce qui est de la fin du Premier homme, si on ne m’avait pas dit qu’il s’agissait d’une œuvre posthume, j’aurais pu penser que l’auteur avait vraiment choisi de s’arrêter sur ces dernières phrases. Ce livre n’était pas censé se finir ainsi étant donné qu’Albert Camus est décédé alors même qu’il était en pleine écriture de ce roman, mais je trouve la fin parfaite et magnifique. C’est un livre révélateur d’énormément de choses, qui par son caractère posthume rend l’œuvre de Camus plus intense et profonde qu’elle ne l’était déjà.

A chaque fois que je lis un livre d’Albert Camus, c’est comme une claque, une remise en question sur le monde, un rappel pour me dire qu’il faut aimer chaque instant que la vie nous offre, qu’il faut toujours croire en soi et ne jamais laisser ses rêves s’envoler car tout est possible tant que nous sommes vivants.

– Citations –

Les manuels étaient toujours ceux qui étaient en usage dans la métropole. Et ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco, la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil, lisaient avec application, faisant sonner les virgules et les points, des récits pour eux mythiques où des enfants à bonnet et cache-nez de laine, les pieds chaussés de sabots, rentraient chez eux dans le froid glacé en traînant des fagots sur des chemins couverts de neige, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent le toit enneigé de la maison où la cheminée qui fumait leur faisait savoir que la soupe aux pois cuisait dans l’âtre. Pour Jacques, ces récits étaient l’exotisme même. Il en rêvait, peuplait ses rédactions de descriptions d’un monde qu’il n’avait jamais vu, et ne cessait de questionner sa grand-mère sur une chute de neige qui avait eu lieu pendant une heure vingt ans auparavant sur la région d’Alger. Ces récits faisaient partie pour lui de la puissante poésie de l’école, qui s’alimentait aussi de l’odeur de vernis des règles et des plumiers, de la saveur délicieuse de la bretelle de son cartable qu’il mâchouillait longuement en peinant sur son travail, de l’odeur amère et rêche de l’encre violette, surtout lorsque son tour était venu d’emplir les encriers avec une énorme bouteille sombre dans le bouchon duquel un tube de verre coudé était enfoncé, et Jacques reniflait avec bonheur l’orifice du tube, du doux contact des pages lisses et glacées de certains livres, d’où montait aussi une bonne odeur d’imprimerie et de colle, et, les jours de pluie enfin, de cette odeur de laine mouillée qui montait des cabans de laine au fond de la salle et qui était comme la préfiguration de cet univers édénique où les enfants en sabots et en bonnet de laine couraient à travers la neige vers la maison chaude.

*

La mer était douce, tiède, le soleil léger maintenant sur les têtes mouillées, et la gloire de la lumière emplissait ces jeunes corps d’une joie qui les faisaient crier sans arrêt. Ils régnaient sur la vie et sur la mer, et ce que le monde peut donner de plus fastueux , ils le recevaient et en usaient sans mesure, comme des seigneurs assurés de leurs richesses irremplaçables.

*

Ce que contenaient ces livres au fond importait peu. Ce qui importait était ce qu’ils ressentaient d’abord en entrant dans la bibliothèque où ils ne voyaient pas des murs de livres noirs mais un espace et des horizons multiples qui, dès le pas de la porte, les enlevaient à la vie étroite du quartier.

Le premier homme

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